Belle-Ile, théâtre sauvage de Sarah Bernhardt

Article du Monde du 12 août 2016

« Séduite par l’île du Morbihan, l’actrice fit du fort de la pointe des Poulains son refuge
« Le fortin de pierre blonde se dresse devant la mer et le ciel gris, enchâssé dans le rocher de schiste anthracite comme s’il était sorti de la pierre, né d’une poussée de l’océan qui, ici, modèle toute chose – c’est lui, le grand metteur en scène. A gauche, la mer. Devant, la mer. A droite, la mer. La mer à perte de vue, qui inlassablement se jette, affamée, dévorante, sur cet élément solide qui la nargue. La terre sous vos pieds ne s’étend qu’à l’arrière du fort.
« Plus romantique, ce ne serait pas possible. De loin, on dirait un décor de théâtre. Ou plutôt la maquette d’un décor, avec sa petite casemate comme dessinée en quatre coups de crayon : celui d’un de ces drames qu’affectionnait Sarah Bernhardt, où les éléments sauvages joueraient le rôle du destin.
 » La première fois que je vis Belle-Ile, je la vis comme un havre, un paradis, un refuge. J’y découvris, à l’extrémité la plus venteuse, un fort, un endroit spécialement inaccessible, spécialement inhabitable, spécialement inconfortable… et qui par conséquent m’enchanta « , écrit l’actrice dans ses Mémoires (Ma double vie, 1907).

Fenêtres sur la baie
« Sarah Bernhardt débarque à Belle-Ile, la première fois, en  1894. Elle a 50 ans – environ, puisque l’année officielle de sa naissance, 1844, est approximative. Elle est mondialement célèbre, grâce à ses tournées internationales monstres, où elle joue les  » tubes  » de son répertoire : Phèdre, la Dame aux camélias, la Tosca ou Théodora.
« La dernière de ces tournées l’a un peu fatiguée, qui l’a menée, entre février  1891 et septembre  1893, de New York à Buenos Aires, en passant par Honolulu, les îles Sandwich, Madagascar, Saint-Pétersbourg, Le  Caire ou Dakar. Sarah Bernhardt part se reposer en Bretagne, chez son ami le peintre Georges Clairin. C’est lui qui lui propose cette excursion à Belle-Ile, en août  1894. La petite compagnie pousse l’expédition (c’en est une à l’époque) jusqu’à la côte sauvage et la pointe des Poulains. A l’extrême nord de Belle-Ile, c’est un bout du monde, une finis terrae où la mer, à perte de vue, baigne une côte déchiquetée, avec ses rochers comme des monstres accroupis, dont l’un porte le nom de Sphinx. Pour Sarah Bernhardt, femme de tous les excès et de toutes les extravagances et qui a le sens du décor, c’est le coup de foudre.
« A peine arrivée, l’actrice aperçoit le fort. Il a été construit au début des années 1860, mais, avec ses meurtrières et son pont-levis, il a un air de châtelet médiéval. Sur la façade est placardée une pancarte  » A vendre « . Sarah Bernhardt n’hésite pas une seconde et l’achète en novembre  1894. Elle y passera ses étés jusqu’en  1922, l’année qui précède sa mort.
« Mais, entre-temps, il aura fallu des travaux titanesques pour le rendre habitable. L’édifice, construit pour abriter une batterie côtière, est abandonné depuis longtemps. Sarah Bernhardt obtient que les travaux commencent dès l’hiver 1895. Elle fait dégager le fort des remblais élevés devant la façade, raboter les monticules qui gênent la vue, et transformer la lande en parc. Des tombereaux de terre et de cailloux vont être charriés dans les deux sens.
« Dans le fortin lui-même, elle fait percer, à travers les murailles d’un mètre cinquante d’épaisseur, de larges baies qui s’ouvrent sur la falaise ou sur la petite plage des Poulains. Mais elle garde la belle porte d’entrée et, aujourd’hui encore, on entre dans la maison de Sarah Bernhardt, dont le décor exquisément rococo a été reconstitué à l’identique, par le pont-levis qui enjambe une profonde douve.
 » Le fort de Belle-Ile fut un des endroits les plus exquis de mon existence, et un des plus confortables, moralement parlant « , écrit encore l’actrice dans ses Mémoires. Pendant presque trente ans, c’est là qu’elle vient se ressourcer, en joyeuse compagnie, au fil de ces années qui vont faire d’elle, définitivement, le monstre sacré du théâtre, avec ces triomphes que sont L’Aiglon, d’Edmond Rostand, et Hamlet (dans lequel elle joue le rôle-titre, évidemment).

Mausolée
« En  1913, elle achète le rocher de Basse-Hiot, au large de son fort. Elle veut y faire édifier sa sépulture – comme Chateaubriand au Grand Bé, au large de Saint-Malo. Elle dessine même le mausolée, reposant sur quatre colonnes sculptées des visages de Maurice, son fils, Terka, sa belle-fille, Simone et Lysiane, ses petites-filles. Mais, à sa mort, en  1923, Sarah Benhardt aura les honneurs d’obsèques grandioses (mais pas nationales, contrairement à son ami Victor Hugo) au Père-Lachaise.
« Aujourd’hui, le fort est toujours là, faisant corps avec la roche, le ciel et la mer, dans un décor que Sarah l’excentrique elle-même n’aurait pas pu inventer. La pointe des Poulains est désormais la propriété du Conservatoire du littoral qui, en accord avec les derniers propriétaires privés du fort (qui étaient également ceux de la citadelle Vauban de Belle-Ile), a ouvert en  2005 un espace muséographique fort réussi. Il permet, notamment grâce à la voix de Fanny Ardant, de se plonger dans l’univers de la divine, dans ce cocktail unique de nature et d’artifice qui en fit la comédienne qu’elle fut.  » Ma vraie patrie, c’est l’air libre, et ma vocation, l’art sans contrainte « , disait-elle. Pas étonnant qu’il lui ait fallu le bout du monde. »
Fabienne Darge
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